Métacognition

Pour que l'enfant s'intéresse au matériau verbal, il faut qu'il puisse le traiter avec une certaine distance ; il faut qu'il acquière la conscience qu'il "fait avec" cette matière première de façon continuelle, pour ensuite percevoir quels sont les traitements qu'il peut lui faire subir, pour en éprouver les souplesses et les résistances.

Cette conscience qui peut favoriser le recul et l'élucidation n'est pas évidente ! Le bain de parole est si enveloppant qu'on ne s'y interroge pas plus que sur l'air respiré. A deux ans, un enfant qui effectue des tracés sur la buée de la vitre ou sur le mur de sa chambre est capable, au vu de l'empreinte laissée, de savoir et de dire qu'il a écrit. Le regard qu'il peut porter sur son tracé l'amènera rapidement à avoir une intention et à soigner sa production.

A deux ans, qu'il parle par courtes phrases ou par onomatopées, il ne perçoit pas qu'il produit de la prose, qu'il manipule un matériau et qu'il crée - tant bien que mal - un tissu relativement fonctionnel qui le lie à son environnement et qui a de l'efficacité. Il peut constater l'efficacité de sa parole, de son appel lorsqu'il reçoit la réponse attendue, mais s'il n'obtient pas la réponse souhaitée, il ne modifie pas son énoncé : il le répète, il crie, il s'énerve ou il renonce, à moins que son geste ou l'interprétation de l'adulte ne vienne à son secours.

Il semble, à ce titre, très intéressant de veiller à la première conscience que l'enfant a de son langage : la souligner, l'encourager, la multiplier. Elle apparaît lorsqu'il est capable de dire ce qui a été dit ; de citer, ce qui est différent de répéter machinalement.

Il est fort difficile de délimiter un niveau de conscience qui puisse servir de base à la réflexion : pourtant, dans le langage spontané, on voit apparaître avant trois ans, des citations relatives aux proches : " ma maman l'a dit manger cantine, moi ", par exemple. Si l'on tend le miroir à l'enfant en lui demandant : " qu'est-ce que tu as dit ? ", il arrive qu'il réponde : " a dit : pipi, caca ! " utilisant le verbe dire avant sa citation. Bonnet et Tamine rapportent dans leur ouvrage 'Quand l'enfant parle du langage' des propos de ce type, relevés auprès d'enfants de deux ans ou deux ans, trois mois, de milieux culturels attentifs. L'attention accordée par l'adulte, la sollicitation opportune pour centrer l'enfant sur ses propres énoncés sont, bien entendu, capitales pour qu'émerge cette conscience de dire.

C'est pourquoi dès la petite section, dès que l'enfant parle sans réserve, il est particulièrement intéressant de le renvoyer à son propre dire, soit directement : " Tu me dis : nounours ? Tu me dis que tu as un pantalon neuf ? ", soit indirectement, à un témoin : " Anne a dit : "cachez-vous" ! ". Il peut être profitable, à cet effet, de suggérer des situations inductrices de retour sur ce qui a été dit ou de préparation de ce qui se dira ; on peut demander aux enfants de citer un camarade. Voilà encore une série de démarches d'une banalité étonnante ! Oui, mais si elles se font instinctivement dans le fil du discours, elles n'ont pas toujours une incidence dirigée vers la prise de conscience de l'expression personnelle et de ses qualités. L'enseignant n'a, souvent, pas auprès de tous les enfants la préoccupation de savoir si cette performance de la citation personnelle est possible.

Denise Durif, Quel langage en maternelle, Armand Colin, 1989, pp. 68-69