Vouloir étudier les conduites langagières de l'enfant, c'est d'abord partir d'un constat polémique : apprendre à parler et à comprendre, c'est apprendre bien autre chose que du lexique et des structures grammaticales : en gros, c'est apprendre les différents types d'enchaînement des

énoncés sur le discours de l'autre ou sur mon propre discours, c'est entrer dans différents jeux de langage tant par rapport à " la réalité " (parler pour de vrai ou pour de rire) qu'au discours de l'autre (répondre, questionner, ajouter, modifier... ) ou au discours de moi (reformuler, expliciter... ), c'est savoir alternativement répondre, raconter, argumenter, comparer... Ces savoirs plus globaux étant dans une relation complexe à l'acquisition du lexique et de la grammaire : il faut déjà, des " outils linguistiques " pour conduire un récit. Mais c'est par exemple dans le récit et non par un savoir grammatical théorique qu'on apprend le maniement détaillé des marques temporelles.

 

La langue ne peut s'acquérir que parce qu'elle reprend partiellement des caractères du sens non linguistique. Qu'il s'agisse des traits de l'univers perçu (ce n'est pas la langue qui fait qu'un même objet peut avoir plusieurs qualités) ou des modalités d'interaction antérieures au langage lui-même : demander, refuser, agir alternativement... De même, la langue a une relation multiple aux autres systèmes de signes, à ce que Bruner appelle les codes enactifs : ce qu'on signifie en faisant, par exemple, apprendre à faire quelque chose en le montrant, les codes iconiques tel le dessin, enfin le code symbolique de l'attitude corporelle.

Inversement, la langue comporte un certain nombre de caractères propres : il est difficile avec un autre code de dire ce qu'un objet 'n'est pas', de montrer qu'il est 'presque' comme autre chose, de rendre présents 'tous' les chiens ou de douter de la signification de ce qu'on signifie.

 

Il existe, certes, des structures de base récurrentes quels que soient les maniements du langage, ainsi la relation de détermination. Mais c'est en entrant dans les jeux de langage différenciés que l'enfant acquerra l'ensemble des structures linguistiques spécifiques, qu'il pourra ensuite réutiliser dans des usages inattendus.

En bref, la plupart des descriptions de l'acquisition de la langue s'interrogent principalement sur ce qui permet à la langue de l'enfant de ressembler de plus en plus à celle de l'adulte.

On ne peut écarter complètement cette perspective. Mais il faut aussi voir en quoi les relations de l'enfant au monde, à autrui, à soi étant autres que celles de l'adulte, son langage a aussi son efficacité et ses plaisirs propres.

 

F. François, C. Hudelot, E. Sabeau-Jouannet, Conduites langagières chez le jeune enfant, PUF, 1984.