Lire, une activité qui concerne le langage

Pour apprendre lire et à écrire, l'enfant doit d'abord avoir un usage efficace de la langue parlée, celle qui est nécessaire aux activités quotidiennes et à la communication ordinaire. C'est en ce sens que se justifie l'effort pour scolariser à deux ans des enfants de milieux défavorisés, première garantie d'un apprentissage ultérieur réussi. Qu'il s'agisse de parler ou d'écouter, d'émettre un message ou de comprendre ce qu'on lui dit, l'enfant doit, avant d'apprendre à lire, être familiarisé avec la plupart des composantes de la langue orale, puisqu'il retrouvera la plupart de celles-ci dans l'écrit. Ainsi, apprendre à lire n'est pas pour les enfants qui parlent français apprendre une nouvelle langue, mais apprendre à reconnaître, sous une forme différente, bien des aspects de celle que l'on connaît déjà en grande partie, mais en partie seulement. Ces progrès dans la maîtrise de l'oral se poursuivent tout au long de la scolarité. Le souci légitime des maîtres, quant à l'écrit, ne doit donc pas réserver la pédagogie de la parole vive à l'école maternelle. Inversement, les échanges langagiers dans les petites classes ne doivent pas se réduire à la communication immédiate.

En effet, la maîtrise de la langue et des modes d'énonciation de la vie quotidienne est une condition nécessaire mais non suffisante pour pouvoir lire; il importe aussi que l'enfant s'approprie la langue qui apparaît le plus souvent, mais pas exclusivement, sous une forme écrite, " la langue des livres ". Avec des enfants qui ne savent pas encore lire, cette appropriation ne peut se faire que par l'intermédiaire de l'adulte. Dès qu'on lui lit des textes (il s'agit bien d'entendre lire et pas seulement raconter), l'enfant découvre et mémorise du langage écrit, avec ses spécificités (thématiques, syntaxiques, lexicales, stylistiques). On ne saurait trop insister sur l'importance de la mise en mémoire de certains écrits; à travers des récits, des répliques; des poèmes, des chansons connues par coeur ou presque : elle constitue une première culture écrite qui facilite et gratifie les futurs apprentissages. Parallèlement, si l'adulte l'amène à produire des messages destinés à être consignés, l'enfant passe peu à peu d'une énonciation orale à une énonciation écrite, ce qui signifie qu'il doit apprendre à formuler oralement des énoncés qui ont un statut écrit. C'est là le but de l'exercice qu'on nomme habituellement " dictée à l'adulte ".

Au cours de ces activités, l'enfant enrichit son expérience de phénomènes ou de situations qui excèdent le cercle de ses activités quotidiennes. Il construit ainsi de nouvelles connaissances, celles qui appartiennent à la culture véhiculée par les textes et qu'il retrouvera donc dans ses futures lectures. Il s'initie, de la même manière, aux structures qui ordonnent les différents types d'écrits et leur donnent leur cohérence spécifique. Ainsi, en racontant et lisant des histoires aux enfants, en les familiarisant avec les albums qui leur sont destinés par les éditeurs spécialisés, on les aide à lire les récits dont l'école élémentaire fait un si large usage. Parcourir avec eux les périodiques qui correspondent à leur âge, leur lire les consignes des jeux ou les commentaires qui accompagnent les dossiers documentaires, les préparent à d'autres types de textes tout aussi importants pour leur scolarité. De la qualité de ces premières activités réalisées oralement dépend, dans une large mesure, la fécondité des apprentissages qui seront effectués ultérieurement au contact visuel de l'écrit. Le rôle de l'école, maternelle et élémentaire, est d'autant plus décisif que les familles ne sont pas toutes à même d'assurer cette familiarisation avec la culture écrite.

Ainsi, l'acquisition de la langue écrite s'appuie très largement sur des activités langagières orales. Celles qui ont été jusqu'ici évoquées sont essentielles si l'on souhaite que l'apprenti lecteur fasse sienne une conception de la lecture qui ne soit pas disjointe de la compréhension. Sinon demeure toujours le risque que l'enfant se représente confusément le but visé par l'apprentissage comme une aptitude plus ou moins efficace au déchiffrement.

La maîtrise de la langue à l'école, MEN, CNDP, Savoir lire, 1992 , pp.129-131